Croyances anciennes et pratiques religieuses sous la domination romaine
Les croyances et pratiques religieuses anciennes se maintinrent durant la domination romaine, bien que, dans de nombreux lieux, elles fussent déjà influencées par l’implantation de la culture gréco-latine. Les pratiques augurales des Vascons devinrent si célèbres qu’elles furent renommées dans tout l’Empire. Aelius Lampridius, dans sa Vita Alexandri Severi, dit de l’empereur :
« …haruspicinae quoque peritissimus fuit, ornithoscopos magnus, ut et Vascones Hispa(n)orum et Pannoriorum augures vicerit. »
(Aelius Lampridius, Vita Alexandri Severi, 27, 3)
« …il était également très versé dans l’art de l’augure, un grand haruspice, au point de surpasser les augures vascons d’Hispanie et de Pannonie. »
La pratique de la divination augurale existait chez de nombreux peuples du monde, tant avant qu’après l’occupation romaine.
L’affirmation de Strabon selon laquelle les peuples voisins des Celtibères, vers le nord, vénéraient un dieu sans nom lors des nuits de pleine lune a conduit à attribuer de telles pratiques aux Basques. Les Roncalais appellent la lune Goikoa (« celui d’en haut »), une désignation indirecte qui suggère un tabou lexical. Son autre nom, illargi (« lumière des morts »), semble également mener à la même conclusion. La forme roncalienne, de plus, ressemble au nom actuel de Dieu, Jaungoikoa, que nous connaissons pour la première fois par une inscription médiévale. Ces fêtes de pleine lune, célébrées devant les portes des maisons, consistaient principalement en danses gymniques de signification religieuse et esthétique : « Les Celtibères et leurs voisins du nord vénèrent un dieu sans nom les nuits de pleine lune à l’extérieur de leurs établissements, exécutant des danses circulaires et des festivités nocturnes avec leurs familles » (Strabon, Géographie, III, 4, 16).
Le nom du dimanche, igandea (de igan, « se lever » ?), a pu, à cette époque préchrétienne, signifier « la fête », c’est-à-dire la pleine lune. Les noms du jeudi et du vendredi, ortzegun et ortzirala, font allusion à Urtzi (« le Céleste »), une autre manière indirecte de désigner Dieu. En revanche, le nom du samedi, neskaneguna et larunbata, semblerait se référer à un jour consacré aux jeunes filles ou aux compagnons (de neska = fille et lagun = compagnon), bien qu’il soit aussi possible d’interpréter neskan- comme (azken), « dernier ».
Notre poète Aurélius Prudence fait allusion aux sacrifices des Vascons :
« Iamne credis, bruta quondam Vasconum gentilitas,
quam sacrum credulis error inmolarit sanguinem?
Credis in Deum relatos iorum spiritus?
Cerne, quam palam feroces hic domantur daemones,
qui lupino rapta rictu devorant praecordia,
strangulant mentes et ipsas seque miscent sensibus. »
(Prudence, Peristephanon, 94–98)
« Crois-tu maintenant, ô peuple vascon jadis si rude, combien de sang sacré l’erreur cruelle a immolé ? Crois-tu que les esprits des victimes aient été rendus à Dieu ? Vois comme ici, au grand jour, sont domptés les démons féroces, qui, d’une gueule de loup, dévorent les cœurs qu’ils ont saisis, étranglent les âmes elles-mêmes et se mêlent aux sens. »
Durant l’occupation romaine, le culte religieux suivit la même évolution que les autres facteurs socioculturels. Des éléments romains s’insérèrent dans le monde religieux basque, supplantant les croyances et cultes plus anciens dans la même mesure que s’imposait la romanisation générale. Pour cette raison, des témoignages religieux — épitaphes, statuettes, mosaïques, etc. — ont été trouvés dans les plaines de l’Álava et de la Navarre, et plus sporadiquement en Biscaye. Juan Carlos Elorza, qui a étudié ce sujet en détail, recense un nombre significatif de statuettes de bronze et de mosaïques et dénombre plus de quatre-vingts stèles décorées. Parmi les sculptures découvertes figurent certaines identifiées comme Cérès (celle d’Iruña, par Hübner), une autre figure en bronze provenant de Pampelune (étudiée par Altadill), et un fragment trouvé à Sangüesa identifié comme une figure d’Artémis. Ces identifications nécessiteraient un réexamen attentif. Parmi les statuettes de bronze, on compte jusqu’à huit pièces, mais Elorza considère que deux d’entre elles présentent un intérêt particulier : le Mercure de Pampelune et l’Isis-Fortuna de Fórua (Biscaye). Quant aux mosaïques, il attire spécialement l’attention sur celle de Pampelune, datée du IIᵉ siècle, qui représente le combat entre Thésée et le Minotaure, ainsi que sur un pavement en mosaïque découvert à Cabriana (Álava) par Prestamero, représentant Diane chasseresse. Avec une perspicacité évidente, cet auteur classe les divinités mentionnées dans les découvertes archéologiques susdites en trois groupes :
-
Divinités au culte et au nom universels dans tout l’Empire.
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Divinités aux noms et épithètes locaux, mais au culte universel.
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Divinités au nom local et au culte local.
En suivant cette classification et en éliminant les inscriptions illisibles, il reste au total vingt-cinq exemples parfaitement lisibles, répartis en conséquence par Elorza.
Divinités de culte et de nom universels
Jupiter : Aibar, Eslava et Ujué (Navarre) ; à Saraso (Álava)
Jupiter Apennin : Arellano (Navarre)
Hermès : Saraso (Álava)
Mars : Monteagudo (Navarre)
Minerve : Payueta (Álava)
Nymphes : Leire (Navarre), Araya (Álava)
Nymphes et Lares : Cabriana (Álava)
Tutela : Iruña (Álava)
Lares Quadrivii : Laguardia (Álava)
Lares Viales : San Pelayo (Álava)
Du point de vue chronologique, Elorza les classe de la manière suivante :
Le Jupiter d’Ujué appartient à l’époque d’Auguste. Celui d’Hermès de Saraso et de Tutela d’Iruña relève de l’époque flavienne. Le Jupiter d’Aibar et les Nymphes de Leire datent de l’époque des Sévères. Le Jupiter Apennin d’Arellano appartient à la seconde moitié du IIIᵉ siècle. Le Jupiter d’Eslava, le Mars de Monteagudo, les Nymphes et Lares de Cabriana, ainsi que les Lares Viales de San Pelayo datent de la fin du IVᵉ siècle ou du début du Vᵉ. Les Lares Quadrivii de Laguardia sont datés de la seconde moitié du IVᵉ siècle.
Inscriptions
JUPITER.
Iovi Optimo Maximo Lucius Sempronius Geminus libens posuit ; Iovi Optimo Maximo Flavus libens perfecit : Eslava, Aibar.
Flavos Iovi Optumo Maximo : Saraso.
Colelius Tesphoros et Festa et Telesinus Iovi sacrum : Ujué.
MARS.
Marti invicto Status Arquio votum solvit libens merito : Monteagudo.
NYMPHES.
Capito aram Nymphis posuit libens merito : Araya.
Nymphis bonis et Locis : Cabriana.
Quintus Licinius (L.?) Uscus aquilegus Vareiensis Nymphis libens merito votum solvit : Leire.
TUTELA.
Tutelae sacrum heredes Titi Plamini posuerunt.
LARES.
Segilus et Rusticius filius Laribus Quadriviis pro salute votum solverunt libentes merito.
Divinités de culte universel et de nom local
Il y en a deux, d’aspect celtique, car le culte des Matres est bien connu chez ce peuple, et la seconde en raison de l’épithète Sustatiense. Il s’agit de :
– Matres Useae : à Laguardia (Álava), peut-être du IVᵉ siècle.
– Genius Sustatiense : à Angostina (Álava), peut-être du IIᵉ siècle.
Ces épithètes pourraient être basques, mais aussi celtiques. Tout dépend de l’interprétation de useae, que l’on peut rapprocher de l’euskara uso (« colombe »), usi (« boisé ») ou usa (« mont commun »). À Ujué (Navarre) se trouve une Vierge d’Ujué ou d’Usue, qui correspondrait à la « Vierge de la Colombe ». Il s’agirait donc d’une divinité protectrice. Le qualificatif sustatiense de la seconde divinité semble renvoyer à l’ancien nom de l’actuel Zuazu (Álava), et celui-ci, à son tour, aux Suessiones, dont l’un des groupes vivait près de Sos (Sause). Quoi qu’il en soit, ces divinités sont liées à l’idée de fécondité et de protection, également présente dans la mythologie basque primitive.
Inscription : Matribus Useis Pompeia Primitiva. Peut-être en relation avec la divinité Mater Deva, divinisant les eaux de ce fleuve.
Divinités de nom et de culte locaux
Les sept étudiées par Elorza sont les suivantes :
Aituneo : Araya (Álava), près de la rivière Ziraunza.
Bealisto : Angostina (Álava), IIᵉ siècle.
Lacubegi : Ujué (Navarre), IIᵉ siècle.
Liucma : Comunión (Álava), seconde moitié du IVᵉ siècle.
Sandao Vimumburu : Arciniega (Álava).
Vvarna : Cabriana (Álava).
Peremusta : Eslava et Rocaforte (Navarre).
Celle d’Eslava date du IVᵉ siècle. Elorza étudie le nom Aituneo en le reliant aux mots basques aita (« père ») et egun / eun (« jour »). La conclusion logique conduirait au sens de « Père du jour » = « Soleil », mais, dans la syntaxe basque, cela signifierait plutôt l’inverse : « Jour du père ». Si l’on pense à une (« lieu », « espace »), on obtiendrait « Lieu du père ». Il est toutefois préférable de penser à aitun (« grand-père ») et à (D)eo (« dieu »), ou à une simple terminaison dont la valeur reste à déterminer. Cette interprétation est renforcée par le fait que, dans la mythologie basque, on prie le soleil et la lune en leur donnant l’épithète amandria (« grand-mère »), au féminin. Aituneo serait donc un « dieu-père » masculin.
Le nom Baelisto est rattaché à l’indo-européen bhel (« brillant ») avec le suffixe superlatif illyrien -sto, ce qui permettrait de l’identifier au Soleil. Toutefois, une interprétation basque présente également un grand intérêt. Le thème Belts, souvent identifié à l’actuel beltz (« noir »), apparaît dans la divinité aquitaine Aherbelst (« bouc noir »). Il est également fréquent dans les textes ibériques à forte affinité avec le lexique basque : Beles, Belenes, Belenos, Ordumeles, Adimels.
Inscription : Flavos Andionis filius Baelisto votum solvit libens merito : Angostina.
Lacubegi ou Lacubex pose un problème similaire. L’interprétation celtique suppose un datif dérivé d’un nominatif Lacubex, à partir de lacu indo-européen et bheg (« rompre »), ce qui mènerait à une divinité aquatique — hypothèse peu convaincante. En basque, lako désigne un canal d’écoulement de l’eau, une conduite, un pressoir ou, localement, la pierre calcaire ; begi signifie « œil », « attention », « bourgeon ».
Inscription : Coelius (?) Tesphoros et Festa et Telesinus Lacubegi ex voto : Ujué.
Liucma semble dériver de leuk avec un suffixe -na (« source d’un fleuve »), acceptable en indo-européen selon Elorza, et signifierait « la blanche », « la lumineuse ».
Sandao Vimumburu serait une divinité aquatique liée à l’hydronyme Sanda, interprétable aussi bien par l’indo-européen que par le basque. Le fleuve Sanda ou Sanga est déjà cité par Pline parmi les Cantabres ou leurs voisins. Vimumburu pourrait être basque, avec le suffixe -buru (« tête », « sommet »).
Vvarna serait une divinité salutaire, renvoyant à une source ou à des eaux thermales, de ur / ub- (« eau »). En basque, le sens littéral serait « eau souterraine ».
Inscription : Uvarnae pro salute Estiteri fabri tignorum Antonius Flavos Neviensis votum solvit libens merito : Cabriana.
Peremusta apparaît à Eslava accompagnée des adjectifs Deo Magno et semble liée à une inscription de Rocaforte où figurent seulement les initiales D. M. P. (Deo Magno Peremustae).
Les autres divinités de nom et de culte locaux, à signification inconnue, sont :
Helasse : Miñano Menor (Álava).
Ivilia : Fórua (Biscaye), seconde moitié du IIᵉ siècle.
Losa : Lerate (Navarre), seconde moitié du IVᵉ siècle.
Loxa : Arquiñariz (Navarre).
Selatse (trois fois) : Barbarín (Navarre), époque d’Auguste.
Tullonio : Alegría (Álava).
Helasse et Selatse semblent être une même divinité, probablement aquatique, si l’on considère le composant -lats / -lass, correspondant au basque moderne lats (« ruisseau », « trou d’eau au bord d’un fleuve »).
Inscriptions :
Sempronius Betunus Selatsae votum solvit libens merito.
Iudius Germanus Selatsae votum solvit libens merito.
Asclepius Paternus Selatsae votum solvit libens merito.
Ivilia est sans doute liée à Abelion (« bon abeli »), nom d’une source aux eaux médicinales. La relation avec l’eau est probable, car ibi en basque signifie « gué ».
Inscription : Iuliae sacrum Marcus Caecilius Montanus pro salute Fusci fili posuit.
Losa et Loxa ont été rapprochées du toponyme Valle de Losa, bien que les stèles aient été trouvées en Navarre.
Inscriptions :
Aemilia Paterna Losae votum solvit libens merito : Lerate.
Lucretius Proculus Loxae votum solvit libens merito : Arquiñariz.
Si Loxae doit être interprété par le basque, il faudrait penser à lotsa (« honte », « crainte »), correspondant à une personnification comparable à Pudicitia ou Timor.
Tullonio.
Inscription : Sempronius Severus Tullonio votum solvit libens merito.
Il faudrait ajouter la divinité indigène Ubeltesonis ?, provenant de la célèbre stèle rustique d’Andre-Arriaga (Oiartzun), peut-être liée aux divinités aquitaines.
Toutes ces divinités doivent être intégrées dans un ensemble plus vaste incluant celles de la région aquitaine, où abondent les noms de caractère plus nettement basque. En effet, à part les divinités de portée universelle et latine telles que Hercules-Tol-Andos, Hercules-Illun-Andos, Fontes ou Fagus, les autres se concentrent dans une zone compacte entre la Garonne et les Pyrénées, témoignage d’un vaste peuple bascophone, romanisé par la suite et culturellement aliéné.
Parmi les 205 théonymes étudiés par Gorrochategui (1984), on peut citer notamment :
Aberri deo, Aherbelste deo, Ar deo, Andei deae, Andosso (Bascei) deo, Arardo deae, Arthe deo, Arixo deo, Arixoni marti, Arpenino deo, Artahe deo, Artehe deo, Arte, Astoilvnno, Axoniebus dibus, Baeserte deo, Baiase, Baicoriso deo, Baicorrixo deo, Bascei Andosso deo, Beisirisse (I. O. M.), Belgoni deo, Belisamae (Minervae), Bocco (Harausoni), Eberri deo, Edelati deo, Ele deo, Erdae, Erditse dea, Erriape deo, Garre deo, Haloassi, Haravsoni (Bocco), Helasse, Heravscorritsehe fano, Horolati, Idiatte deo, Ilixoni deo, Iluvni, Ilvroni deo, Ilvrberrixo, Ilvmberi, Iscitto deo, Isornavsi deo, Lahe deae, Larrasoni, Leheren deo, Lvurgorr, Selatse, Svhvgio deo, Arsoni deo.
Le temple de Vénus Marina, au cap Higuer. Une description de la côte du golfe de Gascogne datant du VIe siècle après J.-C. nous apprend l'existence de trois temples dédiés à Vénus, déesse de la mer, appelée Aphrodite en grec. Le premier d'entre eux, comme le souligne Schulten, est un cap de Vénus, au début de la côte nord, là où la côte tourne vers l'ouest. M. Schulten s'est rendu à Hondarribia pour effectuer des fouilles au cap Higuer, aidé par M. Serapio Múgica et MM. Olagüe et Izaguirre. Ils ont localisé les vestiges d'un temple dédié à Saint Telmo, patron des marins, et sous celui-ci, les restes calcinés de l'ancien temple païen. Mais la dédicace à Sainte Marina est liée à la mythologie basque traditionnelle.
Culte d'Épona à Marquínez (Álava). Dans une grotte de Marquínez (Álava), dans les contreforts de la sierra d'Izkiz, entourée de grottes artificielles, se trouve, sculpté dans la roche, un bas-relief représentant un homme en attitude implorante devant ce que l'on suppose être la déesse Épona, sur son cheval. Les figures de la déesse ont été conservées dans plus de cent vingt monuments en Gaule, en Germanie, en Bretagne, etc. Elle est généralement représentée de trois manières : debout, assise et à cheval. Celle de Marquínez est à cheval. Bien sûr, sa signification primitive ayant été oubliée, elle a souvent été considérée comme la déesse des chevaux, c'est pourquoi son image figure dans les écuries.
